"Un moment d'Extase"

L’idée de voir arriver la date de mon anniversaire de 40 ans ne m’enthousiasme pas.

Il ne s’agit pas de compter les années tel un enfilage de perles au collier de ma vie, ni d’observer dans le miroir de la salle de bains la somme de mes transformations corporelles et encore moins de voir mes enfants de six et huit ans acquérir une vitesse de course inversement proportionnelle à la mienne.

 

Le fait est qu’il est de coutume d’organiser un repas de famille.  Devoir sortir l’argenterie, les cristaux, les nappes, les bougeoirs  et se mettre aux fourneaux quarante-huit heures avant le jour J. Car ce repas doit être irréprochable, encore mieux que celui de l’année dernière et surtout il doit être unique. Il doit répondre ab-so-lu-ment à des prouesses culinaires introuvables dans les livres de recettes ordinaires.

 

« Woman on Top » que je suis, comme Penelope Cruz, va devoir répondre à ce jeu social et avec le sourire s’il vous plait !

 Il est de mon devoir de maintenir les apparences. MES apparences. Excusez-moi !

 

Le sang bleu qui coule dans mes veines ne cesse de me rappeler le berceau dans lequel je suis née. Le poids de notre devise héraldique pèse des tonnes sur mes épaules, je n’ai d’autres choix que de conjuguer mon quotidien avec les verbes « devoir » et « faire ».

 

Comme j’aimerais pouvoir échanger ceux-ci par : souhaiter, désirer, honorer, etc. Pouvoir commencer ma journée en me demandant « Qu’est ce que je veux aujourd’hui » ?

Jusqu’à ce jour, ce genre de questionnement n’existe pas dans mon répertoire approuvé par les us et coutumes.

 

Qu’en est-il de ce qui est synonyme « d’anniversaire » ?  De ce qui se réfléchi et se sonde, en général, trois à quatre semaines à l’avance. Le Cadeau.

Me surprendre, créer mon étonnement; il s’agit d’une réelle performance pour mon Cher et Tendre, après tant d’années de vie commune, conjugué avec le fait que j’ai tout ce dont je peux rêver.  Je n’ai aucune envie de recevoir l’un de ces nouveaux appâts virtuels, de ceux qui ne cessent d’envahir nos maisons, notre quotidien. Je lutte contre cette surconsommation capable de nous rendre aveugle sur l’essentiel.

 

A vrai dire… rien ne me procure une  quelconque excitation.

 

Cependant, j’ai l’impression que la vie me murmure un message que je capte sensiblement. Comment Lui faire comprendre que j’ai une soif inassouvie, un besoin immense de substance vivante. De quelque chose qui me comble de souffle en souffle. De quelque chose qui ressemble à de la magie. Telle une plante fascinante, porteuse de fruits envoûtants dont le jus serait un enchantement, un ravissement dans ma bouche et me comblerait. 

 

Est-ce la crise de la quarantaine qui me guette à travers la porte de ma salle de bains, lieu de mes réflexions existentielles ? Parlons-en, de ce petit coin de purification où tout est permis.

C’est le seul lieu de la maison où je peux vivre sans « être » ou « paraître » aux yeux des autres. Là, dans le reflet du grand miroir, assise par terre, je vis un processus vers quelque chose.  

Je savoure ces moments de contemplation de mon reflet. J’aime me regarder dans les yeux, longtemps, très longtemps. Je passe mes mains dans mes cheveux, je me décoiffe, je me souris.  Je me fais des grimaces qui me rendent cocasse. Je caresse mon visage et je sens le velours de ma peau. J’aime la chaleur qui se dégage de mon corps, j’aime la couleur de son odeur. J’aime le relief de mes courbes.

Continuerais-je encore ? Oui, demain ou après-demain. Dès que le temps me sera donné. Qu’il est bon de prendre ces moments d’intimité à me dévoiler.

Aussitôt que je quitte ce sanctuaire d’adoration, je retombe dans l’oubli de mon « être ».  Je ne désire pas le regard des autres sur moi. Je fais tout pour passer inaperçue ! Difficile quand on mesure un mètre quatre vingt.  Pourquoi la vie m’a-t-elle fait culminer à une telle hauteur ? Par réaction, je fais tout pour dissimuler mon corps. Je sais, quel gâchis. Je porte ces vêtements de lin et de coton à taille unique dans lesquels le caméléon que je suis disparaît dans la jungle. A l’abri du regard, mon corps veille à ne pas raviver le feu intérieur. Telle deux sentinelles, lin et coton me protègent, mais aussi étouffent sensualité et sexualité.

 

Voici à quoi je ressemble la veille de mes quarante ans.

 

Pendant les préparatifs de mon anniversaire, j’essaye de savoir ce qu’Il a l’intention de m’offrir. Avec la complicité de ma fille et de mon fils, je m’amuse à lui faire cracher un indice. Habillement, il m’égare dans un labyrinthe. Cela le stimule; coriace, il tient bon. A force d’interrogatoires et de contre-interrogatoires, j’en arrive à penser qu’il m’invente des salades, tant je décèle de contradictions dans ses réponses.

 

A d’autres moments, je redoute son choix. J’ai peur d’être lourdement déçue et de devoir masquer mon amertume derrière un enthousiasme feint. Il faut dire que la banalité m’insupporte.

 

A tour de rôle, nous jouons au jeu de « questions-réponses ». Ces moments là sont délicieux, ils égayent notre vie de famille. Je ressemble à une petite fille sautillant de pièce en pièce à l’idée de recevoir le vélo dont elle rêve sans l’avouer.  Je fantasme mon mari comme un père qui devine ce qui fera plaisir à son enfant et donnera tout ce qui est en son pouvoir pour répondre à ses souhaits.

 

C’est vrai, je tangue entre énervement et excitation. Le mystère qu’il entretient autour de ce présent me rend curieusement vivante et heureuse. Je ne m’explique pas pourquoi, mais je pressens que quelque chose d’incroyable va avoir lieu, aussi attendu qu’inattendu.

 

En cet après midi de printemps, les portes fenêtres de la maison sont grandes ouvertes vers cet espace verdoyant et fleuri dans lequel je suis installée tout en rêvassant.

 

Cela fait deux heures que j’ai quitté le bureau. J’ai une activité professionnelle qui me demande peu d’implication, j’arrive à garder la distance nécessaire afin de ne pas me laisser engloutir par cette mécanique du travail.  J’occupe un poste d’assistante à mi-temps.  J’exécute ce qui m’est demandé.

 

J’apprécie par dessus tout mon horaire, il me permet d’avoir du temps libre rien que pour moi. J’en ai tellement besoin.

 

Besoin de me mettre au soleil, il fait si doux, la brise dépose sur ma peau le parfum subtil des jeunes fleurs qu’elle transporte. L’envie de me coucher dans l’herbe me démange, de m’enivrer de son odeur, d’enfoncer mes doigts dans la terre et de la malaxer pour en sentir l’odeur.

Cet arbre devant moi, me procure une envie folle de me fondre en lui, de voyager en ses racines profondes et de parcourir son feuillage jusqu’à sa cime.

 

Me mettre nue comme serait la Louve, l’Alpha.

 

Ô-reur ! Quelles sont ces idées qui me traversent ?  De quel inconscient collectif ont surgies ces images de nudité qui semblent me posséder sans que je les aie jamais rencontrées. Je n’ose partager cet envoûtement avec mes proches; nul doute que ce serait un aller simple vers la camisole de force. Alors je me reprends, je me referme et je plonge dans un silence mutique. J’attends les miens en bonne mère de famille. 

Les voilà tous de retour, avec en prime  un nouvel indice ! Le jeu de piste continue.  Il me tend un magazine en me disant que la balle est dans mon camp.  Perplexe, au fond de mon transat, je le regarde disparaître dans la maison avant de reporter mon attention sur les 46 pages de publicité que je tiens entre les mains. 

 

Après avoir feuilleté ce mensuel, assez rapidement, je l’avoue, je sens la moutarde me monter au nez. Outre les innombrables publicités pour les eaux, les savons, les crèmes, les huiles, les soupes, les chaussures, les maquillages, tous plus naturels, plus purs, plus uniques, plus fabuleux les uns que les autres, j’y trouve les stages de yoga, les randonnées de jeûne, les soirées de méditation, les week-ends d’arts martiaux, les voyages dans le désert, ceux au fond de la mer, les groupes de thérapies - en silence, en groupe, en solo - et d’autres  stages où l’on danse, on chante, on saute, on rampe.

 

Mais je ne trouve aucun indice du précieux graal !

 

Je me rabats très énervée sur le contenu éditorial, certes très intéressant, mais qui ne manifeste aucune pertinence dans le contexte de mon foutu cadeau d’anniversaire.

 

Le poids du magasine sur mes genoux ne peux retenir mon éjection du transat, une explosion de dynamite au derrière me propulsant debout. J’ai besoin d’explications.

 

Le Terrible, assis derrière son bureau, me demande de me calmer. Bien sûr, il se doute que je suis furieuse.  Mais je ne lui laisse pas le temps d’en placer une. Comment ose t-il me proposer un stage de yoga ou de jeûne ? Pourquoi pas une thérapie de couple tant qu’on y est ? Je n’ai pas besoin -nous n’avons pas besoin- de tout cela. Nous allons  trrrrrrès bien ! Les photos de famille posées sur la commode en marqueterie en témoignent. Nous sommes jeunes, beaux et emplis de bonheur, lui marmonnais-je entre mes dents.

 

Dans son élégance à la British, il me reprend des mains le jeu de piste et  commence à le feuilleter allègrement en me surveillant du coin de l’œil. D’un geste impérial, il me tend La double page, où s’étale l’annonce et quitte le bureau.

 

L’impression d’implosion que je ressens depuis un certain temps, à la vue de ce qu’il me propose s’inverse en Big Bang expansif.  Deux océans s’entrechoquent et se déchainent dans mon corps. J’entends souffler un vent de tempête, la houle qui remonte de mes tréfonds. Je suis aspirée dans l’abysse et soudain je remonte le long de cette immense vague. La tête à peine sortie de l’eau, j’en ai  le souffle coupé  et les yeux écarquillés.

 

Sur La double page, une annonce pour un salon de massage tantrique, ruisselant d’érotisme et d’interdit. Madame masse monsieur. Monsieur masse madame. Et par-dessus le marché, Madame, je la reconnais. C’est Sophie, ma copine du cours de Pilate. Et moi qui la prenais pour quelqu’un de bien !!!

 

Tout en me rendant au living, à sa recherche, afin de lui demander « pourquoi et comment peut il me faire cela », je m’arrête devant la commode où sont posées les photos de famille.  Mon regard est perdu,  je n’arrive pas à me fixer sur une photo bien précise. Tout devient flou, tant de larmes me montent aux yeux. Je crois voir pour la première fois le vernis des photos qui se fissure. Je suis  apeurée.

 

Il m’est impossible d’accepter son cadeau, je suis sous le choc. Cette tempête foudroyante fait place à une mer où flottent indignation, honte, vide, peur. Mon orgueil est puissant, je suis dans le déni.

Durant les jours qui suivent, plane une ambiance brumeuse, difficile à décrire. Je ne ressens plus l’envie de parler et de tenter d’expliquer ce qui se vit dans mon cœur, dont je me sens loin, dont j’oublie le battement.  Moi qui aimais tant poser mes mains sur lui afin de me sentir en lien avec l’indescriptible, je sens l’indifférence s’emparer de moi.

 

Les jours passant, les convenances sociales reprennent avec force.  J’avance et je témoigne ma bonne volonté à agir comme il me l’a toujours  été demandé. Paraître et ne plus sentir, ne plus souffrir d’un manque, continuer à vivre « la cassure ». Mon feu intérieur s’affaiblit, j’ai l’impression  que je vais entrer en état d’hibernation.

 

Et pourtant,  je veux résister contre cet état,  je refuse de m’endormir. Alors ? Qui peut me dire d’où vient cette  force qui me pousse à souffler sur mes braises afin d’en raviver les  flammes et de stopper la glace qui recouvre peu à peu mon caisson d’hibernation ?

 

Ce samedi, je veux m’offrir du temps et me balader, faire les magasins et bouquiner à une terrasse. Regarder les gens passer et les deviner.

 

Alors que je chemine dans cette  foule, je La vois venir dans ma direction et me regarder. De manière subtile, nous décidons de nous rencontrer. Elle vient vers moi, je vais vers elle.

 

Sophie. La masseuse tantrique. Hasard ? Nécessité ? Était-ce é-crit ? Peu importe, c’est le présent, un présage.  Arrivée à sa hauteur, j’ose m’arrêter et lui demander si c’est bien elle qui est sur la photo de la publicité du magazine. Oui, c’est elle. En trois phrases, je lui explique l’idée du cadeau, le magazine entre mes mains, la colère, la peur, le refus. Mon mari m’offrant un massage tantrique ! LA HONTE !

 

Sans un mot, elle m’écoute et regarde les larmes de mon cœur perler le long de mes joues. Ses mains rejoignent les miennes et doucement, au milieu de cette foule bruyante, elle me prend dans ses bras apaisants et glisse ces quelques mots dans mon oreille :

« De quoi as-tu peur ? Ce n’est que du bon, que du doux, c’est tellement vrai. C’est de la chaleur venue d’un ailleurs ».

 

Venant d’elle, je l’accepte.

 

De retour chez moi, j’annonce à mon Cher et Tendre que j’accueille son offrande et que dès lundi matin, j’appellerai pour prendre un rendez vous.  

 

Le jour du rendez-vous, je marche sur les pavés glissants. Ca chahute dans ma tête.  J’ai peur. Il pleut, le vent me souffle dans le visage. La tempête intérieure atteint son paroxysme, je me sens comme ces marins du 15ème siècle, traversant le détroit de la Terre de Feu, le courage en moins. Si je pouvais me réfugier à fond de cale et attendre que la mer se calme.

 

Honnêtement, je ne suis pas prête à affronter mes espaces intérieurs.  Je préfèrerais continuer à vivre sans danger mes intimes rencontres, comme celles de ma salle de bains. Face au miroir, je gère le trop loin ou le trop fort. C’est moi qui tiens délicatement la barre.

 

Après m’être annoncée au parlophone, j’attends que l’on vienne m’ouvrir. Un déclencheur se fait entendre et c’est à moi de pousser cette lourde porte.

 

Je dois franchir le pas de la porte, mais mes pieds restent cloués au sol. Je vois déjà l’intérieur du Temple, son clair-obscur peuplé de petites lumières. Le parfum de l’encens effleure mes narines. Mais mon corps reste dehors dans le bruit de la ville et sa météo sinistre.

Je me sens aspirée vers l’intérieur par une force qui me fait  trembler. Je m’avance à pas lents dans le hall. Une atmosphère particulière règne, feutrée, subtile d’intentions.

 

Une jeune femme vient m’accueillir et me souhaite la bienvenue. Ensemble nous gravissons une volée d’escaliers bordée de petites bougies. Celles-ci ourlent l’escalier comme un galon de lumière, c’est magnifique.

 

En cheminant, cette jeune femme m’explique les différentes étapes de la séance. Je l’écoute à peine, absorbée par l’ambiance délicate. Elle va m’accompagner comme une ombre, me dit elle. Je n’aurai qu’à lui faire signe si j’en sens le besoin.

 

Elle me conduit vers l’espace douche. M’ouvre la porte, m’y introduit. Elle va m’attendre dans le couloir.

 

Me voilà seule, serviettes blanches et sortie de bain sont pliés sur une étagère, savon et crème de corps aux odeurs suaves m’enivrent. Je n’en crois pas mes yeux, on dirait que l’endroit a été monté aujourd’hui, spécialement pour moi. Je me sens honorée par tant de détails précieux, uniques et chauds.

 

Je me déshabille doucement, ma robe glisse sur mes hanches. Je la laisse par terre.  Je dépose mes bijoux dans un coffret disposé à mon intention, mon prénom y est inscrit sur une petite ardoise grise. Une pince à cheveux là, encore pour moi, pour mes longs cheveux. Comment savent ils que je n’ai pas de pince dans mon sac?

 

Je suis perturbée au point d’en pleurer. Où suis-je et quel est cet endroit de si grande intimité qui m’est réservée ? Sous la douche, je réalise que c’est trop, je ne mérite pas autant d’attentions. L’eau qui coule sur mon corps se mélange à mes larmes.

 

Je dois m’enfuir. Je sors de la douche et me sèche à la hâte, je vais sauter par la fenêtre et m’encourir, laisser derrière moi cette bienveillance. Malheureusement la fenêtre est scellée. Aucune fuite possible, l’endroit est fermé. Comme si cela, aussi, avait été pensé. Derrière la porte, cette femme qui m’attend.

 

Je m’enroule dans la sortie de bains.  Je m’avance vers la porte qui s’ouvre d’elle même, comme par magie. La femme a anticipé ma sortie.  Sa présence discrète me rassure. Je me sens libre de dire ou de taire.

 

Elle m’emmène dans une vaste pièce, illuminée de bougies… encore. Il fait très chaud, une musique me porte vers un futon, quelques coussins.  Objets, lumières, musique, ambiance.  La mise en scène du rituel me plonge dans l’obscurité d’une puissante émotion spirituelle.

 

Tout en m’invitant à m’asseoir sur le futon, ma chère Veilleuse me murmure que nous allons nous séparer le temps de la séance. Elle m’attendra en bas. Je lui réponds d’un signe de tête, les mots me manquent.  Avant de quitter la pièce, elle se retourne vers moi en me souhaitant un merveilleux voyage.

 

Quelqu’un frappe doucement à la porte.  Le voilà qui entre et se dirige vers moi, une serviette autour de la taille. Un salut de respect donné avec profondeur marque l’entame de cette rencontre.  Il se présente, je me présente.  Il me demande d’exprimer mes attentes.  Je n’en ai aucune.  Je n’ai que des peurs.  Disponible et attentif à mes mots, il se présente comme un guide, un passeur d’âme.  Il agit comme un initiateur, un révélateur jamais intrusif.

 

Il m’invite à retirer mon peignoir de douche.

Cette intimité me trouble, de toute mon existence je ne pense avoir connu une telle situation. Je lui dis que je voudrais garder mon slip et mon soutien gorge.  Il me répond que cela sera un obstacle à mon bien-être.  Il me demande d’avoir confiance.

 

Une force me pousse à braver ma gêne.  Ne pas le regarder,  regarder mes mains qui dénouent lentement cette ceinture de peignoir.  Je le dépose sur un petit fauteuil club.  Je suis là debout, le corps à nu. Gracieuse, je m’allonge sur le ventre au milieu du futon.

 

J’ai la sensation de glisser mystérieusement dans un cocon de tendresse.  Ses mains, à peine posées sur mon corps, m’apaisent.  D’où vient cette chaleur à la hauteur de ma nuque ?  Des petits nœuds de tensions se détordent les uns après les autres.

 

Mon dos tout entier se fond dans ce futon.  Je ne fais qu’un, absorbée dans ce coton.

Au creux de mes reins coule de l’huile parfumée, délicieusement chaude. Ses mains, telles des plumes, la répandent sur toute la surface de mon corps.  Aucun centimètre carré de peau n’est épargné de cette onction.

 

Je me sens plonger dans un autre univers, je bascule, je perds tout repère, je traverse des paysages émotionnels bouleversants.  Plus rien n’a d’importance, le passé, le présent, le futur m’apparaissent comme le fruit de mon mental.  Illusion de croire que je maîtrise la situation.  Tout cela, vanité, futilité et orgueil s’évanouissent à la mesure que mon corps est touché.

 

Cet Homme, encore et toujours assis à mon côté, sans un mot, sans un regard, mais en prière sur mon être, me montre un chemin à prendre.  Ses mains me dictent de la douceur, de la lenteur, de la bienveillance.  Il est en communion avec l’invisible.  Les énergies existent, cette fois j’en suis certaine.  Je suis en lévitation.

 

A la suite de son frôlement sur chaque membre de mon corps, je ressens de la gratitude pour la femme que je suis.  Mon dieu !  Que la Femme est belle.  Je comprends que l’Homme aime la regarder.  Je réalise le peu de conscience que j’ai de mon corps.  Mes hanches me sont dévoilées, mes jambes me sont révélées.  L’intérieur de mes cuisses frémit.  Par ci, par là, mon corps tout entier commence à étinceler.  Des petits foyers prennent un peu partout.

 

Oui, il est bien là ce feu vital, cette force de vie, cette volonté de me dresser comme une statue d’ivoire à l’entrée d’un Temple.

 

Cet Homme, encore et toujours assis à mon côté, sans un mot, sans un regard, mais en prière sur tout mon être, constant dans ses gestes comme la Patience elle-même, continue à me guider dans mon voyage.  Ma nuque est devenue souple, mes épaules sont dégagées de toute lourdeur, mes bras sont gracieux comme des ailes de cygne, mes mains, mes doigts sont brûlants, prolongement du mystère de mon cœur.

 

Je suis en train de découvrir l’amour de moi. Je suis en train de sentir la grâce du don sans condition.  Comment peut-on aimer l’autre, alors que l’on s’ignore soi-même dans sa totalité ?

 

Son geste se fait de plus en plus lent pour s’immobiliser à la hauteur de mes reins.

 

Il m’invite à me retourner.

 

Avec la lenteur d’un voile de soie qu’un vent chaud fait onduler, je m’exécute.

 

La gêne ressentie d’être nue face à Lui s’est évaporée.  Ma mise à nu ne concerne pas mon corps mais bien mon âme.

 

Encore cette onction déposée qui vient lisser et parfumer mon corps. Je ne m’en lasse pas, elle vient réveiller d’autres sensations. J’ose à peine ouvrir les yeux tant le paysage qui se déroule sous mes paupières est beau. J’y vois de l’or, des perles, des pétales.  Un monde où il n’y a pas de chemin tracé, où chaque être est unique et a son propre parcours. Je n’ai plus rien à envier.  Je ne désire plus être quelqu’un d’autre.

 

Cet Homme, encore et toujours assis à mon côté, sans un mot, sans un regard, mais en prière sur tout mon être, dessine mon pourtour du bout de son doigt.  Comme j’aime mon mètre quatre vingt.  Je voudrais que son geste ne s’arrête jamais.  Je suis un Steinway sur lequel cet Homme joue ses gammes.  Il n’y a que moi qui entends la musique qu’il joue. Elle me traverse. A ces notes répond le chant de mon âme.

 

Moment crucial de la séance.  Les mains de cet homme glissent sur mon plexus solaire.  C’est alors que les chaines qui m’entravaient depuis tant d’années explosent, se brisent, se dérobent et s’abandonnent à mes pieds.  Pleurs, joies, émotions se mélangent.  Je sens mon âme nue qui voyage dans l’espace.  Je suis dans un enchantement, dans une extase de bonheur tellement je me sens honorée, placée sur un piédestal de Déesse.

 

Moment magique de cette expérience. C’est un déjà-vu, un déjà-vécu métaphysique et profond.  Je connais cette sensation. J’ai déjà vécu cette rencontre de deux êtres inondés de l’émotion de l’amour inconditionnel.  Le don de soi au travers de la caresse.  Le don de soi  qui révèle l’autre.  L’essence de la vie par excellence.

La fin de la séance arrive.  Je suis prête à regarder autrement le monde.

 

L’homme, encore et toujours assis en prière à mon côté, me recouvre d’une serviette chaude. Je sens son regard qui attend que je croise le sien. Je pose ma main sur son genou, manifestation de ma confiance et de ma gratitude.

 

Debout sous la douche, je bois cette eau qui rince mon visage, je laisse longtemps couler son jet tiède sur ma peau avide de bien être, gorgée de douceur et je savoure l’instant présent.

 

De retour dans le hall d’entrée, mes deux guides sont présents et souriants. Comment leur dire que le monde entier devrait vivre ces instants de pures révélations ? C’est certain, je reviendrai faire cette expérience.

 

De retour chez moi, Il est assis à m’attendre. Il a scruté mon retour et sonde mon être tout entier. L’énergie que je dégage lui fait comprendre la densité de mon vécu. Aucun mot entre nous, que des échanges de regards.

 

Pour la première fois depuis longtemps, je ressens l’amour profond que j’ai pour cet homme qui est le père de nos enfants.  Hors du gouffre que le quotidien à creusé entre nous.  Ce qui m’apparaît à présent, dans ma nouvelle peau révélée, c’est notre capacité mutuelle à nous faire confiance.

 

Je suis retournée à deux reprises au Temple de Sophie du cours de Pilate. Ensuite, j’ai demandé à rejoindre l’équipe. J’avais découvert, au delà de la sensualité, du bonheur qu’elle procure, une profonde transformation de l’Etre par un art de vivre. Une pratique que depuis lors j’ai fait mienne.

FIN.